À quelques jours de retrouver la Liga, José Mourinho revient au Real Madrid dans des conditions presque opposées à celles de son départ en 2013. Les rancœurs se sont éloignées, son discours s’est apaisé et le documentaire que Netflix vient de lui consacrer participe à cette nouvelle lecture de son histoire.
José Mourinho y raconte ses victoires, ses conflits et les convictions qui ont accompagné une carrière hors norme. Son premier passage à Madrid y occupe naturellement une place importante et contribue à faire ressurgir une idée désormais familière dans une partie du madridisme : avant la Décima de Carlo Ancelotti, avant les trois Ligues des champions consécutives de Zinedine Zidane, il aurait fallu Mourinho pour remettre de l’ordre dans une maison qui avait perdu l’habitude de commander.
Cette représentation s’appuie sur une réalité. Le Real Madrid de 2010 sortait de six éliminations consécutives en huitièmes de finale de Ligue des champions et subissait parallèlement la domination du Barcelone de Pep Guardiola. Mourinho a largement participé à modifier cette situation. Sous ses ordres, Madrid retrouve immédiatement le dernier carré européen, recommence à battre son principal rival et conquiert, en 2012, une Liga historique avec 100 points et 121 buts.
La difficulté commence lorsque cette restauration sportive devient, avec le recul, une forme de paternité sur les succès obtenus après son départ. Pour apprécier réellement son héritage, il faut revenir au mandat qui lui avait été confié et au statut avec lequel il était arrivé.
La Décima comme véritable horizon
José Mourinho ne débarque pas à Madrid durant l’été 2010 avec le profil d’un entraîneur chargé simplement de reprendre le championnat au FC Barcelone.
Il vient de réaliser le triplé avec l’Inter, de remporter sa deuxième Ligue des champions et d’éliminer en demi-finale le Barça qui dominait alors le football espagnol. Porto avait déjà établi sa capacité à gagner la Coupe d’Europe sans disposer de l’effectif le plus puissant du continent. Chelsea avait retrouvé avec lui un championnat attendu depuis cinquante ans. L’Inter venait d’atteindre un sommet inédit dans l’histoire du football italien. Mou arrive donc au Bernabéu avec une réputation très précise : celle d’un entraîneur capable de transformer les ambitions les plus difficiles en victoires.
Le Real Madrid possède alors une obsession qui dure depuis 2002. Florentino Pérez avait déjà engagé, un an auparavant, une reconstruction considérable autour de Cristiano Ronaldo, Kaká, Karim Benzema et Xabi Alonso, dans un effectif où se trouvaient notamment Iker Casillas, Sergio Ramos, Marcelo ou Gonzalo Higuaín.
José Mourinho recevra ensuite Mesut Özil, Ángel Di María, Sami Khedira, Ricardo Carvalho, Fábio Coentrão, Raphaël Varane puis Luka Modrić.
Lors de l’assemblée générale de septembre 2011, Florentino Pérez ne laisse d’ailleurs guère de doute sur l’horizon du projet. Après avoir présenté José Mourinho comme « le meilleur entraîneur du monde », il dit souhaiter que le rêve de gagner la dixième Coupe d’Europe devienne rapidement réalité.
La Liga 2011-2012 conserve évidemment une valeur considérable dans ce bilan. Ses 100 points, ses 121 buts et son titre remporté devant le Barcelone de Guardiola en font l’une des plus grandes saisons domestiques de l’histoire du club. Cette performance ne suffit toutefois pas à définir ce qui distinguait le recrutement de José Mourinho. Vicente del Bosque avait été champion en 2001 et 2003, Fabio Capello en 2007, Bernd Schuster en 2008. Le Real Madrid savait gagner son championnat. Il avait précisément choisi un double champion d’Europe parce qu’il ne savait plus gagner en Europe.
José Mourinho corrige immédiatement une partie du problème. Après six sorties consécutives en huitièmes de finale, Madrid dispute trois demi-finales de Ligue des champions en trois saisons : Barcelone en 2011, le Bayern en 2012, Dortmund en 2013.
Cette régularité retrouvée réinstalle le club parmi les prétendants crédibles et constitue probablement la contribution sportive la plus importante du Portugais à cette période. Elle ne peut cependant être séparée de son résultat final. En trois campagnes européennes, le Real ne dispute aucune finale et la Décima reste absente lorsqu’il quitte le club.
Pour un entraîneur arrivé avec le palmarès de Mou et appelé à résoudre précisément cette anomalie, cette frontière entre restauration et accomplissement compte.
Des moyens considérables et un pouvoir élargi
Cette exigence devient encore plus légitime lorsque l’on mesure la latitude dont José Mourinho a bénéficié. Son autorité dépasse rapidement le terrain et la gestion quotidienne de l’effectif.
Le conflit qui l’oppose à Jorge Valdano se termine en mai 2011 par le départ du directeur général. Florentino Pérez assume alors publiquement une réorganisation du club destinée à donner davantage d’autonomie à son entraîneur et à supprimer les dysfonctionnements qu’il attribue à l’existence d’une direction générale disposant de fortes compétences sportives. Deux mois plus tard, le Real Madrid officialise José Mourinho comme « manager sportif de football », dans une organisation explicitement rapprochée du modèle anglais.
Cette évolution doit être intégrée au bilan de son premier passage, car elle modifie les critères avec lesquels il convient de le juger. José Mourinho dispose d’un effectif considérable, reçoit plusieurs joueurs correspondant à son projet et voit la structure du club évoluer pour élargir son autonomie. Son influence finit même par atteindre le fonctionnement du Castilla, comme le montre son affrontement avec Alberto Toril durant l’automne 2012.
Toril venait pourtant de ramener le Castilla en Segunda. José Mourinho conteste publiquement l’organisation tactique du filial, regrette que son système diffère de celui de l’équipe première et critique notamment l’utilisation de Nacho comme défenseur central, alors qu’il l’envisage comme latéral avec les professionnels. Il évoque également le temps de jeu de José Rodríguez et considère que les choix de la réserve doivent davantage répondre aux besoins de l’équipe première.
Toril rappelle de son côté que Nacho possède la capacité d’évoluer à plusieurs postes et maintient sa propre logique sportive. Le débat dépasse alors la simple appréciation d’un jeune joueur : il porte sur la place du Castilla dans l’organisation et sur la capacité du manager de l’équipe première à orienter son fonctionnement.
Il faut ici éviter une confusion historique. Le Castilla ne descend pas sous José Mourinho. Promu avec Toril en 2012, il reste en Segunda durant toute la saison 2012-2013 ; la relégation intervient la saison suivante, après le départ du Portugais. Le fait n’affaiblit en rien l’intérêt de l’épisode. José Mourinho avait déjà remporté son rapport de force avec Valdano et pouvait désormais intervenir publiquement dans les choix de la réserve.
Son mandat ne manque donc ni d’investissements, ni d’autorité, ni de capacité à peser sur l’organisation sportive. Lorsqu’un entraîneur obtient les moyens de son ambition, ses résultats doivent aussi être examinés à la hauteur de ce pouvoir.
Le señorío face à une logique de guerre
Le passage le plus révélateur du documentaire Netflix concerne peut-être moins les résultats que la manière dont José Mourinho raconte son arrivée au Real Madrid. Il explique avoir découvert un club qui incarnait à ses yeux le señorío, entendu comme une manière de se comporter en gentleman et de respecter le fair-play.
Il estimait pourtant que cette notion avait été mal interprétée, au point de lui opposer une conception beaucoup plus guerrière : accepter son sort ne relevait pas du señorío ; certaines situations imposaient de comprendre que « ceci est une guerre ». Cette idée prolonge ce qu’il disait déjà publiquement en 2012 lorsqu’il définissait le señorío du Real Madrid comme la capacité à « mourir sur le terrain ».
Cette lecture permet de comprendre une dimension profonde de son premier mandat. José Mourinho a construit une partie de ses plus grandes équipes autour de la conflictualité. Porto devait défier l’ordre européen. Chelsea renverser les puissances installées en Angleterre. L’Inter se persuader qu’il pouvait résister à un environnement hostile avant de conquérir l’Europe.
La méthode possède une cohérence managériale : désigner un extérieur menaçant resserre le groupe, renforce les fidélités et transforme chaque attaque en source supplémentaire de mobilisation. L’histoire du Real Madrid se prête pourtant difficilement à une identité fondée sur l’isolement.
Madrid FC représentait l’Espagne parmi les sept membres fondateurs de la FIFA en 1904. Quelques décennies plus tard, Santiago Bernabéu et Raimundo Saporta comprennent immédiatement ce que la naissance de la Coupe d’Europe peut apporter au football continental et au Real Madrid. Le club bâtit une part essentielle de sa puissance internationale en se plaçant au centre des échanges, en attirant les meilleurs joueurs et en faisant de son rayonnement une composante de son autorité sportive et institutionnelle.
Entre 2010 et 2013, José Mourinho introduit progressivement une représentation différente de l’environnement. Barcelone ne reste pas uniquement un adversaire sportif, Guardiola ne demeure pas simplement l’entraîneur rival et les confrontations s’étendent aux arbitres, à l’UEFA, aux médias, à Valdano puis à certains membres du vestiaire. Cette logique atteint son paroxysme pendant les Clásicos, dans une période où le conflit dépasse régulièrement les limites du terrain.
Mourinho voulait redonner à Madrid la capacité de combattre un Barça qui avait fini par installer une forme de supériorité psychologique. Il y parvient en partie, mais au prix d’un déplacement plus profond : le club finit par adopter une partie de la représentation du monde de son entraîneur. C’est ici que le débat sur le señorío prend tout son intérêt. José Mourinho touchait à la manière dont le Real devait se concevoir face à ses adversaires et à son environnement.
La Coupe du Roi remportée en 2011 puis la Liga des records montrent ce que cette mobilisation a permis de produire. La troisième saison montre également ce qui arrive lorsque la conflictualité qui soudait initialement le groupe contre l’extérieur commence à circuler à l’intérieur. Iker Casillas devient le symbole le plus spectaculaire de cette fracture, sans pouvoir la résumer à lui seul.
Derrière la relation détériorée entre l’entraîneur et son capitaine se pose une question plus large sur la manière dont le pouvoir avait fini par fonctionner : la fidélité au projet Mourinho pouvait-elle être distinguée de la fidélité au Real Madrid ? Le documentaire apporte aujourd’hui un éclairage supplémentaire puisque Mourinho reconnaît que les joueurs avaient probablement fini par être fatigués de lui et qu’il l’était également d’eux.
Cette phrase décrit moins un simple conflit de personnes que le point d’épuisement d’un modèle de management construit pendant plusieurs saisons sur une très forte intensité relationnelle.
L’héritage de José Mourinho s’arrête là où commence celui des autres
La finale de Coupe du Roi du 17 mai 2013 donne à cette fin de cycle une dimension presque symbolique. L’Atlético de Madrid arrive au Santiago Bernabéu sans avoir battu son voisin depuis 1999 et s’impose 2-1 après prolongation. Diego Simeone avait déjà remporté l’Europa League et la Supercoupe d’Europe en 2012 ; le cholismo existait donc avant cette soirée. Cette victoire change néanmoins quelque chose dans le rapport psychologique entre les deux clubs.
L’Atlético vient de battre Madrid dans son stade, en finale, après quatorze années d’attente. Un an plus tard, il sera champion d’Espagne et disputera la finale de la Ligue des champions. José Mourinho quitte ainsi Madrid avec un bilan plus complexe que la lecture du père fondateur ne le laisse parfois entendre.
Le club a retrouvé le dernier carré européen sans atteindre la finale, gagné une Liga exceptionnelle sans installer une domination durable sur le football espagnol et rééquilibré une partie de son rapport avec Barcelone au terme d’un cycle dont l’intensité a fini par fracturer son propre vestiaire.
La question de son héritage peut être posée à partir de ces éléments sans diminuer ce qu’il a réellement accompli et sans lui attribuer ce qui appartient à ceux qui lui ont succédé. Carlo Ancelotti gagne la Décima dès la saison suivante. Plusieurs acteurs essentiels de cette victoire avaient travaillé avec Mourinho : Cristiano Ronaldo, Sergio Ramos, Karim Benzema, Marcelo, Ángel Di María ou Luka Modrić.
Le Real avait également retrouvé sous le Portugais la fréquentation régulière du dernier carré européen. Ces éléments constituent une transmission réelle. Ils ne suffisent pas à faire de 2014 le prolongement naturel de 2010-2013, car Ancelotti reconstruit le fonctionnement du groupe autour d’une autorité différente, rétablit plusieurs équilibres internes et parvient à conduire jusqu’au titre une équipe dont la composition comme la dynamique évoluent.
Zidane approfondira, quelques années plus tard, une autre manière de gouverner les stars, en donnant une place déterminante à la responsabilité des cadres et à la maîtrise politique du vestiaire. La permanence de plusieurs joueurs a probablement favorisé la confusion entre continuité sportive et continuité managériale.
Or, les cycles d’Ancelotti puis de Zidane ont remporté leurs Coupes d’Europe avec des principes de gestion qui leur appartenaient. Faire de José Mourinho l’architecte des victoires obtenues après son départ revient finalement à réduire l’apport de ceux qui ont réussi précisément là où son Real s’était arrêté.
Il a contribué à rendre Madrid de nouveau capable de prétendre à la Coupe d’Europe. Cette contribution est suffisamment importante pour ne pas avoir besoin de lui attribuer la Décima ou le triplé de Zidane.










