C’est une musique qui suinte l’indécence. Au lieu de faire amende honorable et de se remettre au travail dans le silence, le vestiaire du Real Madrid a choisi la voie la plus périlleuse : la plainte. L'information révélée par la COPE agit comme un révélateur chimique : les joueurs et la direction seraient "très déçus" par leurs propres supporters. Le grief ? Le public du Bernabéu ne serait présent que dans la victoire et tournerait le dos à ses idoles dans la tempête. En clair : les joueurs se sentent incompris et mal aimés par ceux qui remplissent les gradins.
Cette fuite médiatique est le symptôme terminal d’un club malade de son propre reflet. Elle acte la rupture entre une caste de millionnaires vivant dans une tour d’ivoire et la réalité brute du haut niveau. Quand l'acteur médiocre blâme le spectateur de ne pas applaudir assez fort, c'est que la raison a quitté le navire. Le Real Madrid ne souffre pas seulement d'une crise de résultats, mais d'une arrogance systémique qui l'empêche de voir le mur qui approche.
- A lire aussi : République des joueurs, cécité volontaire, outrecuidance de Pérez : pourquoi le Real Madrid fonce dans le mur
Le Real Madrid et l'inversion des valeurs
Il faut mesurer l'outrecuidance de cette posture. Des joueurs, dont les émoluments dépassent l'entendement, s'offusquent de recevoir des sifflets après des prestations indignes. Dans quel autre univers une telle inversion des responsabilités serait-elle tolérée ?
Le Real Madrid a oublié le contrat social qui le lie à ses socios. Le supporter n'est pas une "cheerleader" payée pour sourire quand le navire coule. Il est le gardien du temple, la seule entité pérenne. Les joueurs passent, le public reste. Ce public qui paie le prix fort a un droit inaliénable : l'exigence.
Reprocher au Bernabéu de siffler, c'est méconnaître son ADN. Ce tribunal a sifflé des légendes du Real Madrid telles que Di Stéfano, Zidane, Ronaldo et Benzema. Ces légendes n'ont pas pleurniché ; elles ont baissé la tête, travaillé, et transformé les sifflets en ovations. La génération actuelle, biberonnée aux éloges virtuels et entourée de courtisans, semble incapable de supporter la contrariété. Elle réclame l'amour inconditionnel d'une mère, là où le football exige la rigueur d'un juge.
La "République des Joueurs" : une autarcie délirante
Cette déconnexion naît d'une autarcie délirante. À Valdebebas, les murs sont si hauts que les bruits du monde ne passent plus. Les stars vivent dans une bulle aseptisée où la critique est vécue comme une agression. Ils ont eu la tête de Xabi Alonso pour mettre fin à sa rigueur. L'obstacle levé, face à leurs responsabilités, ils cherchent un nouveau bouc émissaire. Ce n'est plus la faute du coach trop dur, mais du public trop méchant. C'est le mécanisme de défense de l'enfant gâté.
Le plus grave est que le Real Madrid valide ce sentiment de persécution. En laissant filtrer cette "déception", la direction donne un alibi à la médiocrité. Elle explique à ses stars que si elles ratent une passe ou refusent un repli, c'est à cause de l'atmosphère "négative", et non par manque d'humilité. C'est une faute managériale majeure.
Ce qui choque, c'est l'amnésie collective de l'effectif. Le "Madridisme" a toujours pardonné la défaite à ceux qui mouillent le maillot. Ce qu'il ne pardonne pas, c'est la suffisance. Or, que voit les supporters du Real Madrid ? Des replis au trot, des gestes d'humeur, des plaintes arbitrales et des ego boursouflés. Voir ces joueurs se draper dans leur dignité offensée est une insulte. Ils réclament le soutien inconditionnel sans offrir l'effort inconditionnel.
Le Real Madrid est devenu une machine à contenus marketing. Les joueurs pensent que leur image de super-héros intouchables est la réalité. Mais le football est un sport de terre. Quand le virtuel se fracasse sur le réel — une défaite, des sifflets —, le choc cognitif est violent. Au lieu de se remettre en question, ils rejettent le miroir qui leur renvoie une image dégradée.
Florentino Pérez, l'architecte de la bulle
Il serait injuste de ne blâmer que les joueurs du Real Madrid. L'architecte de cette déconnexion est Florentino Pérez. En sacralisant le joueur comme actif financier, au-dessus de l'institution, il a créé des monstres d'orgueil. La direction a nourri la bête. Elle a habitué ses stars à ce que tout obstacle soit levé. Aujourd'hui, quand le peuple gronde, elles ne comprennent pas pourquoi le président ne peut pas "virer" le public comme il a viré Alonso. Elles sont désorientées face à une entité — la foule — qu'on ne peut ni acheter ni licencier.
Le projet de Superligue du Real Madrid participait de cette logique : un entre-soi confortable garanti par le statut, non par le mérite immédiat. Cette mentalité a infusé : les joueurs pensent mériter le soutien par droit divin, simplement parce qu'ils portent le blanc. C'est la mort de la méritocratie.
Cette stratégie de communication est suicidaire. En déclarant la guerre à ses supporters, le vestiaire risque de transformer la froideur du Bernabéu en hostilité définitive. On ne gagne jamais contre son public. Si le Real Madrid veut s'en sortir, il doit briser sa glace. Il faut que les fenêtres de Valdebebas s'ouvrent. Il faut que quelqu'un ait le courage de dire : "Nous avons été mauvais, nous comprenons votre colère, nous allons nous taire et travailler."
Mais pour l'instant, le silence des "capitaines" et les fuites organisées témoignent du contraire. Le Real Madrid s'enfonce dans le déni, persuadé d'être victime d'une injustice alors qu'il est coupable d'arrogance. La "Maison Blanche" ne brûle pas à cause des sifflets, mais parce que ses habitants ferment les yeux sur les flammes. C'est une cécité volontaire qui transformera cette saison en débâcle. Le peuple a toujours raison. C'est la première leçon de l'histoire.











