Le Real Madrid est une institution où le temps ne s'écoule pas comme ailleurs. En l'espace d'une nuit, le projet ambitieux mené par Xabi Alonso, censé incarner la modernité et la relève après Carlo Ancelotti, a été réduit en cendres. La défaite en finale de la Supercoupe d’Espagne face au FC Barcelone (et la manière dont elle a été concédée) n'a été que le coup de grâce d'une relation toxique qui pourrissait de l'intérieur. Aujourd'hui, avec la nomination d'Álvaro Arbeloa, le club tente un électrochoc désespéré.
Mais au-delà des noms, c'est toute la structure, des bureaux de la direction jusqu'aux vestiaires de Valdebebas, qui semble naviguer à vue dans un brouillard épais.
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Le Real Madrid et la faillite du "système Alonso"
Le Real Madrid a cru tenir en Xabi Alonso l'architecte parfait. Le CV était impeccable : ancien de la maison, champion invaincu avec Leverkusen, disciple de Guardiola et Mourinho. Pourtant, la greffe n'a jamais pris. Pire, elle a provoqué un rejet violent. Ce licenciement — car il s'agit bien d'un licenciement et non d'une démission, comme l'ont confirmé les dernières heures — est l'aveu d'un échec culturel.
Xabi Alonso est au Real Madrid arrivé avec une méthode, une rigueur germanique et une vision du football qui demandait une discipline collective absolue. Or, il s'est heurté à un mur. Les révélations sur le quotidien à l'entraînement sont effrayantes pour une entité de ce standing. Comment accepter que des joueurs, payés des fortunes, doivent être "suppliés" par le staff pour effectuer du travail en salle ou respecter des consignes de pressing ?
L'image de cadres se "baladant" lors des séances, arrivant à la dernière minute pour repartir sitôt la douche prise, dépeint un vestiaire qui avait perdu le sens des réalités. Xabi Alonso a sans doute manqué de psychologie ou de flexibilité, cherchant à imposer ses schémas (comme ce 3-4-3 suicidaire en finale) à des joueurs qui réclamaient de la liberté. Mais il a surtout été la victime d'un groupe qui a confondu autogestion et anarchie. En le licenciant, la direction valide, d'une certaine manière, le pouvoir des joueurs sur l'institution qu'est le Real Madrid. C'est un précédent dangereux.
Les joueurs : des "intouchables" face à leurs responsabilités
Il est trop facile de tout mettre sur le dos du fusible qui saute. Si le brouillard est si dense aujourd'hui, c'est aussi parce que les phares de l'équipe n'éclairent plus rien. Ce vestiaire, autrefois loué pour sa résilience et son ADN de vainqueur, est devenu une somme d'individualités en roue libre.
Où sont passés les leaders ? Vinícius Jr, enfermé dans ses guerres personnelles et son irrégularité, a cessé d'être le guide. Rodrygo, malgré quelques éclairs, reste trop fragile physiquement et mentalement. Et que dire de l'intégration tactique des nouvelles stars ? L'équipe donne l'impression d'être coupée en deux : sept joueurs qui courent (quand ils le veulent bien) et trois ou quatre artistes devant qui attendent le ballon.
Le manque de professionnalisme décrit par la presse espagnole ces dernières heures est une tache indélébile sur cette saison. Quand l'exigence disparaît à l'entraînement, elle disparaît en match. Le "minimum syndical" est devenu la norme. Ces joueurs ont eu la peau de Xabi Alonso par leur passivité.
Le danger pour Arbeloa est immense : ce vestiaire est un ogre qui dévore ses entraîneurs s'ils ne se plient pas à ses caprices. La question n'est plus de savoir s'ils ont du talent, mais s'ils ont encore la faim et l'humilité nécessaires pour jouer pour le Real Madrid. Si l'on dézoome encore un peu, la responsabilité de la direction sportive apparaît en pleine lumière.
Le flou actuel est la conséquence directe d'une planification sportive qui pose question. Depuis deux ans, le Real Madrid semble avoir abandonné sa logique d'équilibre pour revenir à une politique de "Galactiques" mal ajustée. Le départ de légendes comme Toni Kroos ou Luka Modrić n'a jamais été compensé structurellement.
On a empilé des attaquants et des milieux physiques (Tchouaméni, Camavinga, Valverde, Bellingham) sans penser à qui dicterait le tempo. Résultat : le Real Madrid est une équipe de transition qui ne sait pas quoi faire du ballon quand le jeu se pose. De plus, la gestion de l'effectif défensif est calamiteuse.
Laisser partir Kroos sans le remplacer, ne pas recruter de latéral droit fiable pour suppléer un Carvajal vieillissant et blessé, et bricoler avec des milieux en défense centrale... C'est une prise de risque qui se paie cash aujourd'hui. Xabi Alonso a dû composer avec une infirmerie pleine et un effectif déséquilibré. Florentino Pérez et ses bras droits ont construit une Ferrari avec un moteur de F1, mais des pneus usés et sans volant.
Le pari Arbeloa : un "Spartiate" pour éteindre l'incendie
C'est dans ce champ de ruines qu'arrive Álvaro Arbeloa. Le choix est romantique, risqué, mais peut-être le seul viable à court terme. Arbeloa n'est pas un tacticien révolutionnaire à la Alonso. C'est un soldat. Un "Spartiate", comme il aimait se définir joueur. Son profil rappelle la solution d'urgence Zinédine Zidane ou Santiago Solari : un homme de la maison, qui connaît les codes du Madridismo sur le bout des doigts.
Son travail avec les jeunes est remarquable. Il a tout gagné avec le Juvenil A, dont ce fameux triplé en 2023, en inculquant des valeurs de combat et de solidarité. Il connaît par cœur la génération dorée de La Fábrica (Gonzalo, Asencio) qu'il n'hésitera pas à lancer pour bousculer la hiérarchie. C'est peut-être là sa plus grande force : il n'aura pas peur de mettre une star sur le banc si elle ne court pas, car sa légitimité vient de son amour pour l'écusson, pas de son statut médiatique.
Cependant, le saut est immense. Passer de la gestion de gamins de 19 ans affamés à celle d'un vestiaire de multimillionnaires blasés est un autre métier. Arbeloa a le caractère pour l'affrontement, mais aura-t-il l'adhésion ? Si les joueurs ont rejeté la rigueur d'Alonso, accepteront-ils l'autorité martiale d'Arbeloa ?
Un futur flou et une saison en suspens
Alors, à quoi ressemble le futur proche ? C'est le grand flou. Le Real Madrid est distancé en Liga, éliminé de la Supercoupe, et doute en Europe. La nomination d'Arbeloa ressemble à une tentative de sauvetage pour finir la saison dignement, sécuriser les titres accessibles et, surtout, remettre de l'ordre dans la maison.
Mais les défis sont colossaux. Il faut reconstruire une défense en ruine, redonner confiance à un Mbappé ou un Vinícius, et réinstaurer une culture de travail à Valdebebas. Arbeloa est-il une solution de transition en attendant un Jürgen Klopp ou un retour d'Ancelotti dans le futur ? Ou est-il le nouveau Guardiola/Zidane que le Real Madrid espère voir éclore ?
Pour l'instant, personne ne peut le dire. Une seule chose est sûre : le crédit est épuisé. Les joueurs n'ont plus d'excuses, la direction n'a plus de jokers. Le Real Madrid ne peut plus se permettre de vivre dans le passé de ses 15 Ligues des Champions. Il doit affronter son présent brutal pour espérer avoir un futur. Et ce présent commence par remettre les bleus de chauffe, dès le prochain entraînement.











