Aurélien Tchouaméni vient de retrouver le groupe du Real Madrid après une blessure musculaire et José Mourinho peut de nouveau compter sur lui au moment d’ouvrir sa campagne de Ligue des champions. Quelques jours auparavant, son incertitude suffisait pourtant à poser un problème majeur au milieu madrilène.
C’est tout le paradoxe du Français : son importance est difficilement contestable, mais elle raconte aussi quelque chose du football auquel le Real Madrid s’est progressivement habitué. Un football dans lequel l’équilibre se pense beaucoup par la puissance, la couverture et la capacité à réparer les désordres, alors que l’histoire du club a souvent confié le cœur de son jeu à des hommes capables, d’abord, de les empêcher d’apparaître.
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Ce que l’absence de Tchouaméni raconte vraiment
Le procès le plus facile consisterait à dire qu’Aurélien Tchouaméni n’est pas assez bon pour le Real Madrid. Je ne le pense pas. À 26 ans, il est vice-capitaine de l’équipe de France, a disputé deux Coupes du monde et possède déjà un statut qui dépasse celui du simple titulaire d’un grand club. À Madrid, les entraîneurs changent mais la confiance demeure. Carlo Ancelotti l’a installé, Xabi Alonso et Álvaro Arbeloa ont énormément compté sur lui, et José Mourinho en a immédiatement fait un élément important de son milieu. Son importance est suffisamment forte pour que le Real ait prolongé son contrat jusqu’en 2031 cet été.
Il suffit également de regarder son profil pour comprendre l’attrait qu’il exerce sur les entraîneurs. Tchouaméni est grand, puissant, capable de défendre plusieurs mètres derrière lui, de protéger une charnière, de gagner des duels et d’occuper ponctuellement la défense centrale. Surtout, il semble toujours disposé à répondre au besoin du moment. Sentinelle ? Il joue sentinelle. Défenseur central ? Il peut dépanner. Besoin de couvrir un latéral ou de compenser les projections de Valverde ? Il le fait.
Cette disponibilité permanente est généralement présentée comme une qualité, et elle en est une. Mais je crois qu’à un certain niveau elle finit aussi par poser une question. Parce que les meilleurs joueurs que le Real Madrid a placés au milieu n’ont pas toujours accepté que leur poste définisse entièrement leur football. Ils ont parfois fait l’inverse : ils ont redéfini leur poste.
Redondo ou le milieu comme lieu de pouvoir
C’est aussi pour cela que Fernando Redondo me revient souvent avec mélancolie et nostalgie lorsque je regarde Tchouaméni aujourd'hui. Pas parce que j’aurais envie de comparer deux joueurs séparés par trente ans de football, avec tout ce que cela aurait d’artificiel. Redondo appartient à une autre époque, à un autre rythme et à une autre conception tactique. Ce qui m’intéresse se situe davantage dans ce que le Real Madrid attendait alors de l’homme installé au cœur de son jeu.
Le club le décrit encore aujourd’hui comme un joueur capable de porter pratiquement seul son milieu, au départ du football offensif d’une équipe qui a retrouvé le sommet européen. Il arrive en 1994, participe aux Liga de 1995 et 1997, puis devient l’une des figures de la Septima en 1998 et de l’Octava en 2000. Autour de lui passent Laudrup, Seedorf, Karembeu ou McManaman. Tous possèdent leurs qualités, parfois supérieures aux siennes dans certains registres. Mais Redondo reste celui autour duquel le jeu acquiert une forme d’ordre.
Il récupérait évidemment des ballons. Il savait défendre. Il avait suffisamment de puissance pour survivre dans un football beaucoup plus rugueux qu’on ne le raconte parfois aujourd’hui. Mais réduire Redondo à cela aurait été manquer l’essentiel. Il commandait comme devait le faire un "5", le "volante central" cher aux Argentins.
Commander un match n’oblige pas à posséder le ballon pendant soixante-dix minutes ni à transformer son équipe en exercice de conservation permanent. Cela signifie savoir où le jeu doit aller, quand il doit ralentir, quand il faut attirer l’adversaire avant de trouver l’espace qui vient de s’ouvrir, et surtout être suffisamment fort techniquement pour que les autres finissent par adopter votre tempo.
Xabi Alonso possédait cette capacité. Kroos aussi. Modrić d’une autre manière encore. Le Real Madrid a ainsi longtemps disposé de joueurs dont l’influence ne se mesurait pas seulement au nombre de ballons récupérés ou de kilomètres parcourus, mais dans leur capacité à déterminer la nature d’une rencontre. Et c’est sans doute ce qui me manque le plus aujourd’hui.
Casemiro n’était pas une contradiction
On pourrait évidemment opposer Casemiro à ce raisonnement. Le Brésilien représentait précisément la puissance, l’agressivité, la couverture et une certaine idée du milieu défensif moins sophistiqué techniquement que ceux qui l’accompagnaient.
Mais Casemiro ne racontait pas la même histoire. Sa fonction consistait à garantir à Kroos et Modrić une partie de la liberté dont ils avaient besoin. Il récupérait, compensait, protégeait et savait parfaitement ce qu’il devait apporter au trio.
Dans le grand Real des trois Ligues des champions consécutives, la sécurité était au service du contrôle. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression que la sécurité est devenue elle-même une forme de projet. On cherche alors le joueur capable de défendre cinquante mètres plutôt que de se demander pourquoi l’équipe laisse aussi souvent cinquante mètres à défendre. On cherche davantage de puissance pour gagner les transitions plutôt que de réfléchir à la manière de réduire leur fréquence. Et plus le match devient désordonné, plus Tchouaméni devient nécessaire.
Le joueur que Monaco avait vendu était pourtant différent
La frustration vient aussi de là : Aurélien Tchouaméni n’était pas présenté comme une simple sentinelle lorsqu’il s’est imposé à Monaco. Dans le double pivot qu’il formait avec Youssouf Fofana, l'AS Monaco le décrivait comme le joueur le plus box-to-box des deux, capable de remonter le terrain balle au pied et d’apporter le danger plus haut. Il récupérait énormément, mais son football possédait davantage de mouvement et de projection.
C’est ce joueur que Paul Pogba avait pu appeler son « mini-moi ». La formule était probablement excessive, notamment parce que Pogba possédait une imagination technique et une créativité que Tchouaméni n’a jamais exprimées de la même manière. Mais elle témoignait au moins d’une chose : personne n’imaginait encore son plafond réduit à celui d’un formidable joueur de couverture. Quatre ans plus tard, j’ai le sentiment étrange que son statut s’est développé plus vite que son football.
Le Real Madrid mettait en avant au mois de mars ses statistiques de passes : plus de 91 % de réussite en Liga, 92 % en Ligue des champions, et davantage de transmissions réussies que n’importe quel autre joueur madridista dans ces deux compétitions. C’est remarquable et cela dit quelque chose de sa fiabilité. Mais cela ne répond pas entièrement à la question que je me pose. Parce qu’une passe réussie n’est pas nécessairement une passe qui fait avancer une équipe.
Le problème n’est pas que Tchouaméni joue latéralement. Tous les grands milieux du monde le font, et Kroos en a probablement joué des dizaines de milliers durant sa carrière. La différence se trouve dans la raison de la passe suivante, dans l’intention qui organise la séquence et dans la capacité du joueur à comprendre ce que son adversaire est en train de lui offrir. Chez Tchouaméni, je vois trop peu souvent cette prise de prise d'initiatives.
La docilité comme qualité puis comme limite
C’est ici que le mot « docilité » que j’employais au départ prend son sens. Michel Foucault utilisait l’expression de « corps dociles » pour décrire la manière dont les institutions peuvent augmenter l’efficacité des individus en spécialisant leurs gestes, leurs fonctions et leurs comportements. Le terrain de football n’est évidemment ni une prison, ni une caserne, et utiliser Foucault au premier degré serait ridicule. Mais l’idée contient quelque chose d’intéressant pour comprendre le sport professionnel contemporain : l’optimisation peut produire des individus de plus en plus performants dans une fonction tout en réduisant progressivement l’espace laissé à ce qui dépasse cette fonction.
Tchouaméni est presque devenu l’illustration footballistique de cette tension. Tout ce qu’on lui demande, il semble capable de le faire correctement. Sa progression madrilène a renforcé sa capacité à occuper les espaces, sa lecture défensive, son calme dans la circulation et sa polyvalence. Il est devenu un joueur extrêmement fiable. Mais est-il devenu un joueur beaucoup plus grand ? C’est là que ma critique touche également Tchouaméni lui-même.
Il joue au Real Madrid. Il est désormais installé parmi les cadres de l’équipe de France. Son statut institutionnel est solide, son image aussi, jusqu’à disposer de son propre espace médiatique. Rien de tout cela ne me pose le moindre problème. La carrière d’un joueur ne consiste pas à vivre dans une insatisfaction artificielle permanente. Mais le très haut niveau pose une autre question : que veut-on faire une fois que l’on y est arrivé ?
À 26 ans, Tchouaméni n’est plus le jeune milieu que l’on regarde en attendant sa prochaine transformation. Il entre dans les années où un joueur commence à dessiner ce que son passage laissera réellement. Et je ne veux pas croire que son ambition footballistique puisse se résumer à devenir le meilleur joueur possible dans la fonction que le Real Madrid lui a donnée.
Valdano et le droit de dépasser la fonction
Jorge Valdano, un de mes pères spirituels dans la pensée madridista, avait écrit quelque chose de particulièrement juste en 1996. En parlant du talent, il expliquait que les grands joueurs possèdent une part de rébellion : pas celle qui consiste à ignorer l’entraîneur ou à jouer pour soi-même, mais celle qui permet parfois de trouver une réponse qui n’était pas prévue dans le plan initial.
C’est une idée qui m’intéresse énormément pour Tchouaméni. Le très grand joueur finit par lui donner des dimensions que personne n’avait prévues, ce fameux "dépassement de fonction" cher à Roger Lemerre, sélectionneur des Bleus vainqueurs de l'Euro 2000 et de la Tunisie vainqueure de la CAN 2004.
Redondo était officiellement milieu défensif, mais son influence débordait largement ce cadre. Kroos pouvait recevoir à hauteur de ses centraux et devenir pourtant celui qui décidait du match quarante mètres plus haut. Modrić partait d’un poste mais n’a pratiquement jamais accepté d’y être enfermé.
Et Valdano poursuivra cette réflexion des années plus tard en critiquant un football devenu parfois trop méthodologique, peuplé de joueurs tellement préparés à répondre aux situations qu’ils risquent de perdre cette faculté à inventer leur propre solution. Il valorisait précisément ces joueurs capables de comprendre le jeu suffisamment bien pour ne pas avoir besoin de regarder systématiquement leur entraîneur avant de décider. C’est peut-être là que se situe mon principal grief envers Tchouaméni. Je ne lui reproche pas d’être discipliné. Je lui reproche presque de sembler satisfait de l’être.
Modernité footballistique contre athléticité
Il existe derrière tout cela une autre idée que j’ai du mal à accepter : celle selon laquelle l’évolution du football conduirait nécessairement vers toujours davantage de puissance physique. Romain Molina l’évoquait récemment en parlant de l’effectif madrilène : Madrid possède un potentiel athlétique extrêmement impressionnant. Il suffit d’ailleurs de regarder la constitution du groupe pour le constater. Beaucoup de joueurs sont grands, puissants, rapides et capables de défendre énormément d’espace. Très bien. Mais depuis quand la modernité doit-elle être confondue avec la puissance ?
Eduardo Galeano avait déjà moqué, dans "Le Football, ombre et lumière" , cette tendance du football professionnel à vouloir rationaliser le jeu jusqu’à considérer l’imagination comme une forme de désordre. Sa critique était évidemment celle d’un amoureux romantique du football, parfois volontairement excessive, mais elle touchait quelque chose qui demeure très contemporain : à force de chercher le joueur idéal pour le système, on peut finir par préférer celui qui ne perturbe jamais le système à celui qui possède suffisamment de talent pour l’améliorer.
Ce débat n’oppose d’ailleurs plus vraiment le football physique au football technique. Les meilleures équipes contemporaines ont depuis longtemps compris que les deux doivent cohabiter. Le pressing exige des athlètes. La récupération haute demande des courses. La défense des transitions oblige à posséder de la vitesse. Mais les grandes équipes qui dominent le ballon utilisent précisément ces qualités physiques pour créer davantage de maîtrise, pas pour compenser continuellement leur absence.
Rodri n’était pas un caprice de mercato
C’est exactement pour cette raison que je défendais l’idée de Rodri au Real Madrid. Pas parce que Rodri serait simplement supérieur à Tchouaméni et qu’il suffirait d’échanger les deux joueurs comme dans un jeu vidéo.
Ce que Rodri incarnait m’intéressait davantage que son nom. Il défend, récupère, gagne des duels et possède lui aussi un volume physique important. Mais il apporte surtout une autre réponse à la question de l’équilibre. Son équipe peut être protégée parce qu’il récupère un ballon ; elle peut aussi être protégée parce qu’il a organisé la séquence précédente de manière à ce que ce ballon ne soit pas perdu dans une zone dangereuse.
C’est toute la différence entre réparer et gouverner. Et c’est peut-être là que se situe le choix footballistique du Real Madrid des prochaines années. Avec Mbappé, Vinícius, Bellingham, Güler, Valverde et autant de talent autour du ballon, le club doit-il continuer à penser son équilibre principalement autour de celui qui protège leurs pertes ? Ou doit-il construire un milieu qui permette à ces joueurs de perdre moins souvent le contrôle du match ?
🚨 JUST IN: Jose Mourinho was visibly frustrated at the attackers not tracking back before Inter’s goal. He immediately called for Aurelien Tchouaméni and Yan Diomande to come on. @GuillermoRai_
Le Real Madrid n’a jamais eu peur du chaos
Il faut également éviter de refaire l’histoire du club. Le Real Madrid n’a jamais été une équipe exclusivement vouée au contrôle positionnel. Une partie de sa grandeur européenne vient précisément de sa capacité à survivre aux scénarios impossibles, à accepter une rencontre décousue et à trouver en quelques minutes une violence offensive que peu d’équipes peuvent reproduire.
Le milieu Kroos-Casemiro-Modrić permettait justement au Real Madrid de passer d’un registre à l’autre. Il pouvait subir, accélérer, attaquer une transition, puis reprendre le ballon pendant plusieurs minutes et faire redescendre complètement la température du match.
Le Madrid actuel me paraît disposer de moins de possibilités. Lorsqu’un match s’étire, il possède énormément de joueurs pour courir. Lorsqu’il devient physique, il peut répondre. Lorsqu’il se transforme en succession de duels, son effectif est presque construit pour cela. Mais lorsqu’il faut reprendre le pouvoir par le ballon, la réponse devient beaucoup plus incertaine. Et chaque fois que cette incertitude apparaît, on finit par conclure qu’Aurélien Tchouaméni nous manque.
L’ennemi indispensable
Voilà donc pourquoi je continue à employer cette expression volontairement brutale. Aurélien Tchouaméni est un ennemi indispensable du Real Madrid. Pas parce qu’il serait l’ennemi du club, évidemment. Pas parce qu’il serait responsable de tout ce qui ne fonctionne pas. Et certainement pas parce qu’il manquerait de qualités. Il est devenu indispensable à une certaine organisation du Real Madrid et c’est précisément cette organisation que j’interroge.
Son retour apportera probablement plus de stabilité à Mourinho. Les espaces seront mieux couverts, plusieurs joueurs disposeront de davantage de liberté et le milieu retrouvera une partie de son assise. Toutes ces choses peuvent être vraies. Mais elles ne suffisent pas à répondre à la question : pourquoi une équipe aussi riche techniquement doit-elle autant dépendre d’un joueur dont la première qualité consiste à réparer les déséquilibres qu’elle produit ?
Tchouaméni possède suffisamment de football pour ne pas être condamné à rester uniquement celui qui protège les autres. C’est aussi là que réside sa responsabilité. Le Real Madrid l’a peut-être progressivement transformé en joueur idéal pour une fonction. À lui maintenant de montrer qu’il veut devenir davantage que cette fonction.
Parce qu’après quatre années à Madrid, un statut international considérable et une place presque garantie lorsque son corps le lui permet, la question n’est plus vraiment de savoir si Aurélien Tchouaméni appartient au très haut niveau. La question est de savoir quelle trace il veut y laisser. Et, pour nous autres, elle est peut-être encore plus inconfortable : quel football faut-il vouloir construire pour que l’absence de Tchouaméni ne manque plus autant au Real ?









